Open-access La Daseinsanalyse de Ludwig Binswanger: corps, direction de sens et psychothérapie1

Ludwig Binswanger‘s Daseinsanalysis: Body, direction of meaning, and psychotherapy

A Daseinsanálise de Ludwig Binswanger: corpo, direção de sentido e psicoterapia

El Daseinsanálisis de Ludwig Binswanger: Cuerpo, Dirección del Sentido y Psicoterapia

Abstract

En considérant les contributions daseinsanalytiques de Binswanger, cet article se présente comme une revue narrative de la littérature qui propose un retour à ses œuvres avec le but de discuter trois axes centraux: le corps vécu, les directions de sens et la psychothérapie. En reconnaissant le Dasein comme corporel, Binswanger positionne le corps comme un moyen d’expression des différents modes d’existence et comme un indicatif des directions de sens qui marquent la spatialité de l’existence. Par rapport à la psychothérapie, il souligne la nécessité d’explorer l’histoire de vie pour découvrir les flexions de la structure de l’être-dans-le-monde. On peut conclure que chez Binswanger ces trois axes de discussion se croisent dans la mesure où ils font partie de sa structure de compréhension dans la Daseinsanalyse, approchant la discussion psychopathologique de la pratique clinique.

Mots clés:
Binswanger; corps vécu; direction de sens; psychothérapie


Resumos

Considerando as contribuições daseinsanalíticas de Binswanger, este artigo se apresenta como uma revisão narrativa da literatura que propõe um retorno às suas obras com o objetivo de discutir três eixos centrais: o corpo vivido, as direções de sentido e a psicoterapia. Ao reconhecer o Dasein como corporal, Binswanger posiciona o corpo como meio de expressão dos diferentes modos de existência e como indicativo das direções de sentido que marcam a espacialidade da existência. Em relação à psicoterapia, ele destaca a necessidade de explorar a história de vida para descobrir as flexões da estrutura do ser-no-mundo. Pode-se concluir que, em Binswanger, esses três eixos de discussão se entrelaçam na medida em que fazem parte de sua estrutura de compreensão na Daseinsanalyse, aproximando a discussão psicopatológica da prática clínica.

Palavras-chave:
Binswanger; corpo vivido; direções de sentido; psicoterapia

Abstract

Considering Binswanger’s daseinsanalysis contributions, this study offers a narrative literature review that proposes retrieving his work to discuss three central axes: the lived body, directions of meaning, and psychotherapy. By recognizing Dasein as bodily, Binswanger positions the body as a means of expressing different modes of existence and indicating directions of meaning that mark the spatiality of existence. Regarding psychotherapy, he emphasizes the need to explore individuals’ life history to discover the inflections of the structure of being-in-the-world. Thus in Binswanger, these three axes of discussion intersect to the extent that they belong to his understanding structure in Daseinsanalysis, approaching psychopathological discussion to clinical practice.

Key words:
Binswanger; lived body; directions of meaning; psychotherapy


Resumen

Considerando las contribuciones daseinsanalíticas de Binswanger, este artículo se presenta como una revisión narrativa de la literatura que propone un retorno a sus obras con el objetivo de discutir tres ejes centrales: el cuerpo vivido, las direcciones de sentido y la psicoterapia. Al reconocer el Dasein como corporal, Binswanger posiciona el cuerpo como un medio de expresión de los diferentes modos de existencia y como un indicativo de las direcciones de sentido que marcan la espacialidad de la existencia. En relación con la psicoterapia, destaca la necesidad de explorar la historia de vida para descubrir las flexiones de la estructura del ser-en-el-mundo. Se puede concluir que en Binswanger estos tres ejes de discusión se cruzan en la medida en que forman parte de su estructura de comprensión en la Daseinsanalyse, acercando la discusión psicopatológica a la práctica clínica.

Palabras clave:
Binswanger; cuerpo vivido; direcciones de sentido; psicoterapia


Introduction

Ludwig Binswanger a un rôle historique important dans tout le mouvement de la psychiatrie et de la psychopathologie phénoménologiques. Son nom est essentiellement associé à la Daseinsanalyse et ses propositions signifient un “nouveau” regard de la psychopathologie, surtout en ce qui concerne les psychoses et leurs modes de traitement (Pita & Moreira, 2020).

En intégrant la phénoménologie à la psychopathologie, il cherche à établir un statut scientifique rigoureux pour la psychopathologie, distinct du domaine des sciences naturelles (Tamelini & Messas, 2017). En plus d’un intérêt historique et conceptuel, le travail de Binswanger a encore des éléments à explorer et reste pertinent pour une clinique phénoménologique contemporaine en soutenant son potentiel à (re)penser les pratiques de soins de santé mentale (Hoffman & Knorr, 2018; Messas, Stanghellini & Fulford, 2023).

Originaire d’une famille de psychiatres suisses, Binswanger a été en contact avec les patients de la clinique psychiatrique “Bellevue”, fondée et dirigée par son grand-père (Lehfeld, 2011). Pendant plusieurs décades, il a pu soigner des patients, dont quelques personnalités illustres de cette époque (Kuhn, 2007). En tant qu’assistant d’Eugène Bleuler puis de Carl Gustave Jung, lors du passage du XIXème au XXème siècle, Binswanger est confronté aux développements les plus récents de la psychiatrie de l’époque et a l’opportunité de s’engager dans une direction de renouvellement de la psychiatrie qui devient de moins en moins nosologique (Basso, 2015). Durant cette même période, il fait la connaissance de Freud. Entre eux s’établit, dès 1907, une relation amicale solide; ils entretiennent une correspondance régulière jusqu’à la mort de Freud.

Binswanger cherche alors à (re)fonder le travail psychiatrique sur des bases théoriques solides. Il constate l’absence de fondements épistémologiques en psychopathologie de même qu’en psychanalyse, ce qui le conduit vers un chemin philosophique. Il faut reconnaître l’effort qu’il a fait pour effacer les frontières entre la psychiatrie et la réflexion épistémologique et il faut aussi mentionner qu’il a essayé de présenter la subjectivité de façon “scientifique” à un moment où l’objectivité était seule admise et mise en directe opposition, voire même en conflit (Basso, 2015), avec la subjectivité alors que la psychanalyse se trouvait parfois marginalisée sur le plan scientifique (Gros, 2009).

En considérant les contributions de Binswanger pour la psychopathologie et clinique phénoménologiques, cet article se présente comme une revue narrative de la littérature qui propose un retour à ses œuvres avec le but discuter trois axes centraux: le corps vécu, les directions de sens et la psychothérapie. Le choix de ces axes n’est pas anodin et privilégie sa période de travail influencé surtout par Heidegger. La notion de corps chez Binswanger, en plus d’être peu explorée, est fondamentale pour la compréhension des différents modes d’existence. Les directions de sens se présentent comme une voie pour la compréhension des différents modes d’être-au-monde et sont des éléments fondamentaux de la proposition de Binswanger. Enfin, au-delà de la dimension psychopathologique, il explore de manière novatrice le potentiel de la pratique psychothérapeutique d’orientation phénoménologique. Notre point de départ dans l’article est l’ancrage phénoménologique de Binswanger en présentant les trois périodes historiques différentes et l’exploration de la Daseinsanalyse comme voie de compréhension des modes d’être en marquant le chemin suivi par Binswanger. Ensuite, le corps est mis en évidence comme partie indissociable de l’existence et l’expression des modes de souffrance. Ensuite, nous discutons les direction de sens comme indice pour accéder aux vécus pathologiques. Et pour finir, nous explorons la place attribué par Binswanger à la psychothérapie.

L’ancrage phénoménologique: trois périodes

L’identité épistémique de Binswanger est difficile à cerner du fait du long parcours à la fois clinique et philosophique (Lepoutre, 2014). L’usage de l’outil phénoménologique répond à une nécessité découlant des débats sur la psychiatrie au début du XXème siècle et résulte aussi de l’intérêt de l’approche de Husserl puis de celle de Heidegger ouvrant la possibilité de saisir les phénomènes en eux-mêmes, sans recourir à une hypostasie indirecte (Basso, 2012). L’ancrage phénoménologique de Binswanger est basé, à l’origine, sur une demande dans le domaine clinique: trouver un moyen pour mieux comprendre le vécu du patient.

Une division par périodes nous servira de guide pour aborder son œuvre et pour démarquer les points spécifiques de chaque période. Au-delà d’une division didactique entre Husserl et Heidegger puis un retour à Husserl, nous considérons plus cohérent de mettre en évidence les thématiques qui indiquent la direction de sa pensée et sa position clinique.

La première période correspond à l’anthropologie phénoménologique en psychopathologie (Pita & Moreira, 2013) ou encore à l’usage de la phénoménologie comme méthode d’intuition. Cette période traduit l’approfondissement de la phénoménologie de Husserl dans un effort pour décrire et analyser les actes de la conscience selon leur essence. Il consacre une bonne partie de ses analyses aux notions d’eidos et d’intentionnalité (Tatossian, 1979/2006), en utilisant une méthode phénoménologique qu’il reconnaît comme une révolution épistémologique dans la recherche en psychopathologie. Cependant, les modifications psychiatriques de l’être humain sont d’ une amplitude telle que l’analyse de la conscience proposée par Husserl est, d’après Binswanger, inadéquate, puisque le sujet visé est dans un certain sens dépourvu de monde.

Bouleversé par la lecture de Être et Temps peu après sa parution en 1927, il essaie alors de proposer des analyses moins abstraites et plus proches du champ psychiatrique (Abettan, 2016) en adoptant un certain mode de voir le monde. Cette deuxième période, qui fait suite à la lecture de Heidegger par Binswanger, montre une sorte d’élargissement de l’intentionnalité husserlienne en être-au-monde (Tatossian, 1979/2006). Dans le cadre de l’herméneutique du Dasein, l’homme serait alors un existant (Dasein) que l’on doit étudier à partir de ses relations avec le monde et de ses modes de structuration. L’anthropologie phénoménologique devient Daseinsanalyse et a comme tâche décrire le monde dans lequel vit le malade, les “directions de sens” et la verticalité de l’existant. Dans un propos daseinsanalytique, Binswanger vise la description d’un style d’être au monde et la mise en évidence des liens entre l’existant et le monde.

Ses racines épistémologiques et aussi phénoménologiques le conduisent de plus en plus à des questionnements théoriques et pratiques. Durant cette période, il se montre encore insatisfait dans la mesure où il considère ne pas avoir encore trouvé des bases suffisantes pour comprendre le monde des psychoses et surtout la genèse de ce type d’expérience (Tatossian, 1979/2006). Le retour à Husserl marque la troisième période.

Le point central de cette période assez courte, entre 1960-1965, est la constitution de l’expérience, surtout de l’expérience délirante, sous l’inspiration de la phénoménologie husserlienne. On peut admettre la direction prise vers Husserl mais à notre avis il ne faut pas restreindre cette période, ni les autres, à une simple influence d’un philosophe. Même si la phénoménologie de Husserl marque cette période, cela n’implique pas l’abandon de la démarche heideggérienne ni de la Daseinsanalyse, puisque Binswanger “tente au contraire de conjuguer les démarches de Heidegger et de Husserl, l’intentionnalité avec l’être-au-monde et le transcendantal avec la prise en compte du factuel” (Cabestan & Dastur, 2011, p. 862) .

Binswanger et la Daseinsanalyse

Lors de la première utilisation de ce terme en 1945, Binswanger précise qu’il assimile la Daseinsanalyse à une “recherche anthropologique, c’est-à-dire à une recherche scientifique dirigée sur l’essence de l’être-homme” (Binswanger, 1945/1970a, p. 51). Il conçoit la Daseinanalyse dans un ancrage phénoménologique qui doit toujours laisser le contenu phénoménal se révéler — il serait le guide méthodologique.

La Daseinsanalyse de Binswanger s’édifie sur la base de l’analytique du Dasein de Heidegger, c’est-à-dire que l’analyse existentielle a pour source l’analytique existentielle. Il faut préciser certaines nuances entre les idées des deux auteurs. Binswanger entend la Daseinsanalyse avec une portée plus étroite que Heidegger. Pour lui, il s’agit d’une “analyse empiriquephénoménologique, scientifique, des modes et des structures d’être-présents factuels”, alors que l’analytique existentielle de Heidegger a une portée plus large, puisque c’est une “clarification philosophique-phénoménologique de la structure apriorique ou transcendantale de l’être-présent (Dasein) comme être-dans-le-monde” (Binswanger, 1950/1970b, p. 86). Binswanger lui-même reconnaît les différences et ne fait pas de la première une transposition psychiatrique et scientifique de la deuxième. Sa conception est issue de sa propre insatisfaction et de son désir d’une nouvelle compréhension de l’être basée sur l’analytique existentielle (Binswanger, 1954/1970c).

Si Binswanger reconnaît le rôle central et l’influence de Heidegger dans son parcours, Heidegger l’accuse souvent de ne pas avoir bien compris sa philosophie ou encore de se maintenir dans un champ ontique et pas ontologique comme lui. Pour Heidegger, Binswanger n’atteint pas sa profondeur théorique (Heidegger, 1987/2010). Malgré le dialogue avec les cliniciens de l’époque et son usage contemporaine, il faut dire que l’objectif de Heidegger n’est pas clinique. De toute façon, inspiré par Heidegger, Binswanger est le premier à proposer l’exercice pratique de l’analytique face aux problèmes existentiels (Feijoo, 2011). Il y a une différence entre eux dans la manière d’aborder les dimensions existentielles et, surtout, de proposer des alternatives dans le domaine clinique.

Binswanger veut sortir des dichotomies, du clivage sujet-objet et présenter dans le champ psychiatrique une subjectivité comme transcendance, comme ouverture, comme être-dans-le-monde. Il comprend qu’on ne peut pas figer l’individu dans une nosographie et nier sa capacité à exister dans le monde de différentes manières. Dans cette direction, les maladies seraient alors des “flexions de la structure fondamentale ou essentielle et des membres structuraux de l’être-dans-le-monde comme transcendance” (Binswanger, 1945/1970a, p. 56), ce qui implique pour lui une transformation de la forme totale, du style de vie du Dasein. Il ne s’agit pas de concevoir la conception du pathologique comme une opposition à celle de la santé, mais de la voir comme des nouvelles formes d’être-au-monde. Cette compréhension de Binswanger résonne encore aujourd’hui sous l’égide de la psychopathologie phénoménologique contemporaine (Hoffman & Knorr, 2018).

Le fil conducteur méthodologique de la Daseinsanalyse est le concept de monde en tant qu’horizon global de significations qui permet et qui limite à la fois les modes d’expérience (Binswanger, 1945/1970a, p. 58). Ce monde est projet-de-monde (Weltentwurf). Son projet est d’accéder au Dasein et de pouvoir le décrire par un projet de monde qui est à la base de chaque vécu y compris dans les modes pathologiques. Cette direction méthodologique rompt avec les catégories médicales usuelles différenciant santé et maladie et met en évidence le projet-de-monde du patient. Il ne s’agit pas de voir cela comme un manque ou l’absence de tel ou tel élément dans une maladie mais d’insister sur le projet-de-monde du sujet, différent et souvent statique. Puisque “les malades mentaux ‘vivent dans d’autres mondes’ que nous” (Binswanger, 1945/1970a, p. 83), la tâche de la psychopathologie est de décrire ces projetsde-monde afin de localiser la flexion de l’être-dans-le-monde (Binswanger, 1945/1970a).

Lorsque Binswanger refuse la reconnaissance isolée d’un symptôme en psychopathologie, il défend la recherche de “l’unité d’un projet-de-monde” (Binswanger, 1950/1970b, p. 72). L’accent mis sur la notion de projet, avec celle de souci (Sorge) en tant que conditions d’ouverture aux possibilités, révèle le mode de voir que Binswanger instaure dans la Daseinsanalyse (Feijoo, 2011) et est toujours fructueuse pour la compréhension de la souffrance vécue par les patients pris en charge en psychothérapie (Rodrigues, 2022). Il établit les bases pour une analyse du Dasein capable de comprendre un individu dans son ancrage mondain et dans son projet, puisqu’on peut ainsi identifier des flexions qui peuvent caractériser et/ou rendre possible les modes de vie pathologique.

Le corps vécu (Leib) et la Daseinsanalyse: l’existence, le monde et la souffrance

Le corps vécu (Leib) dans la Daseinsanalyse est une thématique assez difficile à aborder car elle implique de façon directe et aussi indirecte l’approche du corps dans la philosophie de Heidegger. Au-delà d’un mépris ou d’une négligence de la notion de corps chez Binswanger, il considère que “le Dasein, qu’on l’ait dit expressément ou non, est toujours compris comme prise en considération (mitberück-sichitigt) en tant que Dasein corporel” (Binswanger, 1958/1971e, pp. 253-254). Il s’agit d’un corps qui est toujours corps d’un Dasein car il accompagne sans cesse l’existence (Gros, 2009, pp. 230-231). Ainsi, la description du monde du malade est-elle concomitante à la prise en compte de son propre corps.

Si le Dasein est toujours corporel, la manière dont nous possédons ou vivons le corps ramène aussi à un mode d’existence. Nous pouvons le vivre selon plusieurs modes et même essayer de l’ignorer, mais on ne peut jamais vivre tout à fait en dehors de lui. Dans la conférence “De la psychothérapie”, Binswanger aborde la question du corps sur un “plan purement phénoménal, c’est-à-dire à l’intérieur de la sphère de l’existence” (Binswanger, 1935/1971c, p. 131). Il met l’accent sur le fait que la condition de l’homme est d’être en permanence avec son propre corps, au-delà de posséder un corps et de savoir comment ce corps vécu est fait, c’est-à-dire que l’homme parle ou s’exprime selon le langage de son corps. Le point central est de savoir comment cette corporéité s’y présente. Dans cet exposé, Binswanger décrit une jeune fille qui devient aphonique et a des crises de hoquet après l’interdiction faite par sa mère de revoir l’homme qu’elle aime. Ce symptôme hystérique signifie, affirme-t-il, “l’articulation et l’accentuation corporelles d’un mode d’exister général replié sur la corporéité et sur le langage du corps” (p. 140), un mode qu’il décrit comme “déficient”. Cette jeune fille a une vie purement corporelle; elle a perdu inconsciemment son rapport avec le passé et avec l’avenir face à sa stagnation existentielle (être-pris-par-lecorps). Le corps prend soin de son existence — sa corporéité devient son seul mode d’expression. La psychothérapie serait ici une modalité thérapeutique permettant un retour possible à ces dimensions perdues et la (ré)appropriation de la corporéité.

La manière dont Binswanger insère le corps dans cette discussion de cas et met en opposition un mode d’être périphérique et un mode d’être purement central nous semble intéressante. La symptomatisation du Dasein, vécue par la jeune fille, serait comme un “enlisement dans la corporéité, c’est-à-dire comme un mode impropre ou subordonné d’être soi-même” (Gros, 2009, p. 232), un mode qu’il nomme de périphérique en fonction de son caractère impersonnel. Le corps assume le “contrôle” et dépasse, d’une certaine façon, le sujet qui souvent ne se reconnaît pas dans ce qu’il éprouve. La patiente est prise par son corps. Ce mode périphérique, pas forcément lié à la sphère pathologique, est souvent en acte, comparable par exemple à ce qui se passe quand on oublie quelque chose ou quelqu’un. Cependant, ce mode périphérique est en contraste avec ce que Binswanger nomme mode ou type d’existence purement central. Pour Binswanger (1935/1971c), “Ce sont les moments où ‘notre cœur parle’, le centre, la profondeur de notre être propre” (p. 141), ce qui a été perdu dans le cas qu’il présente. Dans ce sens, il faut, pourrait-on dire, chercher cette centralité qui transite aussi par le mode périphérique. Le cas évoqué par Binswanger illustre le pouvoir du corps dans notre existence et l’importance d’une appropriation de cette sphère si importante.

On peut constater que Binswanger privilégie le Leib comme mode d’existence dans un chemin qui converge vers la tradition de la psychopathologie phénoménologique qui se construit après lui et qui trouve dans le corps une direction clinique. Il y a là un transfert des concepts phénoménologiques de l’être-au-monde vers des approches existentielles et daseinsanalytiques de la psychothérapie qui sont encore vivantes aujourd’hui (Fuchs, Messas & Stanghellini, 2019). La corporéité se montre comme axe central dans un corps vécu qui porte un mode de vivre à la fois périphérique et central, à la troisième personne et aussi à la première. Cependant, il faut dire que, pour Binswanger, même corporel, le Dasein transcende cette dimension, ce qui justifierait son approche indirecte. L’existence est toujours corporel mais ne peut pas être réduite à lui.

Les directions de sens: vers l’architecture de l’existence

L’existence humaine est ouverture et, en tant que telle, elle s’ouvre toujours dans certaines directions de sens (Chamond, 2004). En abordant cette notion Binswanger met l’accent sur une dimension de l’existence humaine capable d’orienter celle-ci au moyen de proportions anthropologiques nécessaires; ceci ouvre la possibilité d’une nouvelle direction de recherche. Il met en évidence l’unité fondamentale de l’existence humaine, sur le style qui englobe aussi bien les directions spatiales que la signification que nous donnons aux choses. Ces directions de sens peuvent permettre un regard fécond pour la psychopathologie, en tant qu’expériences vécues, étant portés par ces directions de sens.

Nous opterons ici pour la traduction de l’expression allemande Bedeutungsrichtung par direction de sens. En accord avec Chamond (2004, 2011), nous estimons qu’elle exprime mieux les intentions de Binswanger et permet de profiter la polysémie du mot sens en français, mot qui peut être compris soit comme signification, soit comme direction, soit comme ce qui permet une sensation en relation avec la sensibilité.

Lors de ses recherches sur la notion de sens, Binswanger s’est inspiré de la thèse soutenue par Karl Löwith, élève de Heidegger. Il propose le terme Bedeutungsrichtung pour “éclaircir l’apparente transférabilité des concepts du monde naturel extérieur au monde humain et vice-versa” (Chamond, 2004, p. 21). Ainsi, Binswanger est en accord avec l’application faite par Löwith de la théorie de la signification (sens) et l’applique à son problème du langage. Après avoir mentionné Löwith, Binswanger (1931/1971b) affirme:

Si employant des adjectifs identiques, nous parlons d’une tour élevée ou basse, d’un moral très bas, il ne s’agit nullement d’un transfert langagier d’une sphère de l’être à la sphère voisine, mais plutôt d’une direction significative générale qui se partage également entre les différentes sphères régionales, c’est-à-dire y reçoit des significations particulières. (p. 201)

Binswanger veut montrer qu’il ne s’agit pas simplement d’analogies ou de métaphores, voire d’une simple transposition du psychique à une expression corporelle. L’usage d’expressions populaires exprime l’unité et l’authenticité de l’être-homme. Binswanger (1935/1971b) reconnaît dans le langage courant une profondeur qui dépasse l’idée d’un choix d’expression, ce qui est lié au fait que “notre existence s’ouvre toujours dans certaines directions significatives (Bedeutungsrichtungen), c’est-à-dire l’ascension ou la chute, le planement ou le saut, le devenir large ou étroit, plein ou vide, clair ou obscur, tendre ou dur, chaud ou froid, etc.” (p. 136). Bien que les directions de sens constituent une unité, le langage peut les dissocier selon différents modes d’expression, conçus dans un espace présent dans notre quotidien, comme capables d’ouvrir, de créer, de s’impliquer, de se développer et de se projeter (Chamond, 2011). Il s’agit d’une expérience de la spatialité dans l’analyse du Dasein.

Lorsque Binswanger présente l’image de la chute, par exemple, on peut percevoir le lien qui existe entre structures existentiales et expressions existentielles. La chute, aussi bien que l’ascension, a comme essence une structure existentiale du corps habitant l’espace — une structure anthropologique du monde et une façon de l’habiter qui peut avoir plusieurs significations (Chamond, 2004). Il y a une simultanéité entre forme, sens et sentiment dans les directions de sens considérées comme structure ontologique du Dasein qui tracent les grandes orientations existentielles avec une assise, toujours présente, dans le langage en tant que voie de consolidation et d’articulation de nos projets-de-monde. Une communication s’y établie et la métaphore montre le mouvement institué à partir de cette assise. Grâce aux mots, la métaphore conduit à dégager ce qu’il y a de commun entre la sphère spirituelle et le sens du monde concret ayant comme source le vécu. Sans diviser forme et contenu, elle “exprime les traits essentiels et traduit spontanément l’expérience de monde dans sa texture climatique. Le tissu langagier configure le monde selon des directions de sens qui valent pour toutes les régions de l’existence” (Chamond, 2004, p. 23). C’est un sens qui indique un horizon limité sur lequel le langage s’exprimera dans ce champ de signification et dont la Daseinsanalyse se met toujours à chercher dans le phénomène.

En exprimant la spatialité de l’existence en situation, la direction de sens se présente comme une structure unitaire toujours accouplée à son opposé. L’usage des termes a un sens dans cette dualité constituant “les diastoles et systoles de l’existence” (Chamond, 2011, p. 6). L’espace est toujours thymique, c’est-à-dire affecté par une coloration affective que l’on doit observer dans les paroles des patients et dans ses différents modes de communication. En prenant les directions de sens comme paradigme de compréhension de l’homme et de ses modes pathologiques d’existence, Binswanger instaure un mode de les voir dans le sens d’une proportion ou d’une disproportion anthropologique. La proportion anthropologique correspond à un équilibre: c’est la bonne mesure face aux possibilités de l’être et de ses modes de réalisation. Le plus souhaitable pour l’homme est la réalisation de soi, ce qui exige la concordance entre la hauteur et l’horizontalité. Par contre, la disproportion anthropologique entre les dimensions spatiales empêche l’authenticité de l’homme. Elle est le résultat de la prédominance d’une direction de sens qui devient exclusive et s’émancipe de sa polarité (Chamond, 2011). Pour comprendre le mode d’être du schizophrène, Binswanger distingue trois formes de disproportion anthropologique: la présomption, la distorsion et le maniérisme (Binswanger, 1956/2002) — tous les trois modes d’échec du Dasein. Tout vécu psychopathologique a toujours, dans une certaine mesure, une disproportion anthropologique mais celle-ci est bien plus radicalisée dans les expériences psychotiques.

Même si nous avons étudié précédemment la corporéité, il nous semble important d’insister sur son rôle comme voie d’expression des directions de sens (Coulomb, 2004). Dans une existence qui est corporelle, le corps se présente comme la voie d’articulation entre le sens et le vécu dans son caractère “mobile” (Binswanger, 1947/1971d). Les directions de sens, exprimées à travers le corps, “s’entendent donc empiriquement comme les contenus thymiques ou pathiques de la présence ou se dévoilent comme les déterminations stylistiques (le comment) de l’être-là” (Fédida, 1970). Le Dasein apparaît alors dans sa “forme unitaire vécue”, son “comment”. Il y a un corps déployé par des unités de significations concrètes correspondant à de multiples expressions verbales qui peuvent être symptomatiques ou liées à un état particulier de vie. Les directions de sens sont comme une “sorte d’alphabet originaire du corps moteur, expressif et signifiant” (Chamond, 2004, p. 21) capable de pré-diriger le langage et qui recèle le sens existentiel de la corporéité dans les expressions bien avant que l’entendement et la révélation du contenu sémantique déterminé. Le défi, qui se présente ici, est celui de comprendre cet “alphabet” si riche et en mouvement permanen.

On peut détacher ici les considérations faites par Binswanger par rapport à la “zone orale” et à son interprétation du cas d’aphonie. La zone orale est stratégique pour les échanges tout en étant aussi le siège des directions de sens communes à toutes ces expériences. Il s’agit de cette “direction existentielle, de la signification qui se rapporte à l’entrée et à la sortie, aux échanges internes et externes entre le monde propre, le monde environnant et le monde communautaire” (Binswanger, 1935/1971c). Dans ces échanges, qui passent par la bouche, il y a une tension entre les dimensions opposées des directions de sens, c’est-à-dire entre d’une part le refus, le rejet, l’expectoration — direction prise par l’aphonie — et d’autre part l’assimilation, l’absorption, l’acceptation (Binswanger, 1931/1971b; Chamond, 2004).

Ces directions, mesures et formes sont des outils et un mode de voir à partir de l’expérience et du langage, qui frayent un chemin permettant de rendre compte de l’architectonique de l’existence dans toute sa richesse et complexité. Chercher le style existentiel commun à l’occasion d’une même pathologie sans jamais oublier le mystère propre à chaque individualité (Chamond, 2004; 2011), voilà le grand défi de la clinique dans son dialogue avec la psychopathologie. En introduisant les directions de sens comme guide pour la clinique, Binswanger intègre la dimension du langage comme axe et indique un domaine encore à explorer, car cela permet de ne pas perdre de vue les aspects culturels et une compréhension de l’expérience pathologique en tant que mode de fonctionnement, comme un mode d’être global (Tatossian, 1979/2006) bien du-delà du symptôme.

La portée psychothérapeutique de la Daseinsanalyse

Lorsque nous nous proposons de présenter et de discuter les contributions de Binswanger à partir de la Daseinsanalyse, il nous semble impératif d’inclure ses conceptions relatives à la psychothérapie. Il nous faut d’abord préciser que la portée pratique en thérapeutique de la Daseinsanalyse proposée par Binswanger n’a pas été admise par tous. D’un côté, il y a ceux qui reconnaissent cette dimension pratique qui aboutit à une “psychothérapie existentielle” et, de l’autre côté, ceux qui estiment qu’il s’agit d’une direction plutôt théorique qui n’inclut pas le domaine thérapeutique (Abettan, 2016). De toute façon, il a exploré la psychothérapie et il a même écrit sur le sujet en suivant une direction inévitable du fait de son activité thérapeutique à la clinique Bellevue, du contact avec les patients, des modes de traitements proposés alors et de l’évolution de sa pensée.

Ses préoccupations théoriques et épistémologiques en ce qui concerne la psychiatrie comprennent forcément la psychothérapie du fait de son attachement au savoir médical et à la pratique psychiatrique de l’époque et aussi compte tenu de l’importance d’une proposition thérapeutique pouvant, dans un cadre différent de celui de la médicalisation, aider les patients dans leur quotidien. La direction de ses recherches ouvre la possibilité d’une approche daseinsanalytique de la psychothérapie. L’incorporation d’un discours phénoménologique qui instaure un nouveau mode de voir les patients a comme conséquence une mise en question du mode utilisé jusque-là pour aborder les malades et conduit à proposer des modèles psychothérapeutiques. Son modèle de psychopathologie phénoménologique dépasse les frontières théoriques et atteint la clinique. L’attitude phénoménologique se présente comme une attitude clinique, un outil psychothérapeutique rendant possible la vraie rencontre entre le patient et son thérapeute. Nous voulons ici démontrer qu’un modèle phénoménologique de psychopathologie ne peut pas renoncer à la clinique dans la mesure où celle-ci est à l’origine du contact avec les patients. Il nous semble, même si cela n’est pas nettement formulé, que c’est la position de Binswanger qui ne rejette pas la psychothérapie et qui, grâce à la clinique, envisage des perspectives intéressantes pour la psychothérapie.

Binswanger a publié cinq textes sur la psychothérapie: “Fonction vitale et histoire intérieure de la vie” (1924), “La psychothérapie comme métier” (1927), plus récemment traduit en français, “De la psychothérapie” (1935), “Analyse existentielle et psychothérapie” (1954) et “Analyse existentielle et psychothérapie (II)” (1958). Les deux premiers textes, assez théoriques, ne constituent pas une proposition daseinsanalytique, mais mettent en évidence quand même quelques notions importantes. Dans “Fonction vitale et histoire intérieure de la vie”, il essaye de mettre en évidence les lignes de tension et les relations profondes et variées entre ces deux dimensions fondamentales, ce qui démontre l’importance qu’il donne à l’approfondissement de l’histoire intérieure de la vie laquelle révèle les caractéristiques les plus personnelles de l’individu et conduit à son essence même (Binswanger, 1924/1971a).

Le texte “La psychothérapie comme métier” peut être considéré comme le premier qui aborde la psychothérapie de façon directe et sans faire référence à la psychanalyse. Il s’agit d’une prise de position de Binswanger qui reconnaît la psychothérapie comme un savoir-faire visant à explorer et aider l’homme, en tant qu’être unitaire, dans sa totalité (Binswanger, 1927/2016). Il nous paraît essentiel de signaler l’importance qu’il donne, dans ce texte, au domaine éthique qu’il estime indispensable à toute réflexion sur le but de la psychothérapie, ce qui lui permet de mettre l’accent sur l’importance des fondements philosophiques. Nous voyons ici que Binswanger défend la cohérence et la convergence entre les bases théoriques et le champ pratique de la clinique. Un psychothérapeute qui utilise les bases phénoménologiques doit être au courant des bases philosophiques et bâtir sa pratique à partir de ce tout, en privilégiant ce que lui apporte l’expérience du patient. Ces considérations montrent que la distance prise par Binswanger par rapport à la psychanalyse et son “tournant” vers la phénoménologie exige une orientation pratique de plus en plus importante.

Si en 1927 Binswanger reconnaît l’importance des bases philosophiques pour la psychothérapie, en 1935 il utilise des bases heideggériennes. Dans le texte “De la psychothérapie”, il affirme en effet que la possibilité de la psychothérapie repose “sur un trait fondamental de la structure de l’êtrehomme (Menschsein) en tant qu’être-dans-le-monde (In-der-welt-sein) (Heidegger) l’être-avec et pour-l’autre” (p. 122). Il désigne ainsi le fondement ontologique et existentiel de la psychothérapie (Fédida, 2001). À partir de cette base, la psychothérapie n’est possible qu’à travers un discours humain et avec tous les modes de contact dans la sphère de l’être donc, dans une intersubjectivité (Binswanger, 1935/1971c).

Binswanger s’interroge constamment sur les limites de la psychothérapie et sur la difficulté du rapport dialectique entre être avec autrui et être psychothérapeute. La possibilité d’une action psychothérapeutique est conditionnée par une relation de communication et de confiance, le patient pouvant communiquer à sa manière sa confiance envers le soignant et le psychothérapeute se sentant “porté” à la fois dans son être et dans son action par la confiance qui lui est faite. La confiance est la condition impérative de tout acte psychothérapeutique (Binswanger, 1935/1971c).

Grâce à cette confiance, il sera possible d’explorer méthodiquement l’histoire intérieure de la vie du patient, facteur psychothérapeutique considéré comme le plus important (Binswanger, 1935/1971c). Il s’agit d’un travail “patient, commun, systématique, pour une reconstitution des expériences vécues et une reconstruction réfléchie de l’histoire intérieure de la vie, travail absolument créateur pour les deux partenaires” (p. 130). Il ajoute encore, “Plus le travail psychothérapeutique progresse, plus le rapport thématique devient un guide et plus s’estompe l’arbitraire de l’inspiration” (Binswanger, 1935/1971c, p. 130). Reconstituer des expériences et reconstruire l’histoire sont deux points très importants, puisqu’ils permettent le contact avec l’expérience vécue dans son sens présent. Il s’agit de suivre des directions de sens et de collaborer avec le patient pour qu’il puisse trouver d’autres directions et ainsi rétablir son mouvement existentiel. Ce n’est pas le symptôme en lui-même qui est important mais sa visée en tant que vécu et partie d’une histoire. Cela montre l’importance de l’ouverture d’un espace psychothérapeutique où, par exemple, les patients qui vivent une expérience pathologique peuvent s’approprier de leurs expériences et de leurs histoires. Cet espace est généré par une relation thérapeutique apparaissant comme un fait nouveau, autonome et propre à des relations humaines établies par une collaboration authentique et directe entre les deux partenaires.

Binswanger, dans ce même texte, montre l’importance psychologique et psychopathologique du corps vécu sur le plan clinique. En réfléchissant sur son rôle, il se demande “comment le malade vit dans son corps vécu, ou mieux encore, comment il expérimente son corps et comment il le ‘ressent’” (Binswanger, 1935/1971c, p. 132). Dans ce mode d’approche, Binswanger veut éviter le risque de l’objectivation et tient à se maintenir sur le plan purement phénoménal. Cette direction psychothérapeutique considère ce corps vécu comme propre à la sphère de l’existence et aussi comme voie d’expression. Dans une phénoménologie clinique, ce corps doit être exploré, décrit, vécu dans l’expérience clinique. Il est la voie d’expression de l’expérience. Face à la stagnation existentielle, à l’enlisement, aux symptômes, toute (re)signification et toute transformation de ces modes d’être passent par ce corps. Le psychothérapeute devient ainsi “médiateur entre le malade et le monde”, entre le malade et son corps, parfois distant et sous un mode défaillant qui est cependant le seul possible pour l’instant.

Même dans un texte sur la psychothérapie proprement dite comme “Analyse existentielle et psychothérapie”, Binswanger estime opportun de préciser et d’expliquer son intention. La Daseinsanalyse est une méthode de recherche phénoménologique qui “est issue de l’insatisfaction concernant les projets de compréhension scientifique de la psychiatrie de l’époque” (Binswanger, 1954/1970c). Il indique quelques lignes directrices pour la psychothérapie en reconnaissant la portée de la Daseinsanalyse dans ce domaine. Nous ne signalerons ici que trois de ces lignes directrices.

La première montre que la psychothérapie de base daseinsanalytique explore l’histoire de la vie et, ce qui change par rapport à d’autres approches, c’est la position prise quant à cette exploration, permettant de découvrir les “flexions de la structure totale de l’être-dans-le-monde” (Binswanger, 1954/1970c, p. 117). Cela dit, on peut considérer que des “flexions psychopathologiques” font partie des flexions historiques. Tout mode d’être pathologique fait partie d’un horizon historique qui doit être exploré, pas comme déterminant causal, mais comme partie de l’existence globale de l’individu. Il faut explorer la genèse des modes de présentation toujours comme partie d’une histoire qui est vécue par le patient et qui le marque.

La deuxième ligne directrice est que la psychothérapie doit, autant que possible, permettre que le patient “apprenne par expérience” (Binswanger, 1954/1970c, p. 117). Cet “apprentissage”, qui n’est pas cognitif, implique un bouleversement existentiel pour autant qu’il permet, sous la médiation du psychothérapeute, que le patient s’approprie du quand et du comment de ses flexions structurelles. Autrement dit, l’expérience vécue permet aussi bien la reconnaissance d’un mode d’être pathologique que la formulation d’autres directions indispensables pour sortir de la stagnation, tout en restant située dans une histoire. Il s’agit de positionner la maladie comme partie de l’expérience de l’individu et comme un passage obligatoire dans le processus clinique, une voie d’expression d’un individu en souffrance, qui ne peut pas trouver, pour l’instant, un autre mode d’être. Pour Binswanger, le psychothérapeute serait comme un guide de montagne compétent. Son rôle, plutôt que de décider et d’indiquer une direction au patient, est d’aider celui qu’il accompagne à trouver lui-même la direction à suivre. Le thérapeute doit cheminer avec son patient, à ses côtés mais en le laissant libre de ses choix. Une bonne communication est ici la base et la condition du choix du bon chemin.

La troisième ligne directrice rejette l’idée d’assimiler le patient à un objet et le considère comme sujet et partenaire dans la recherche d’une rencontre. La Daseinsanalyse transpose le transfert sur le mode de la rencontre qui implique “être-ensemble dans un présent intrinsèque, c’està-dire dans un présent tel qu’il se temporalise absolument hors du passé, et porte aussi, absolument, en soi les possibilités de l’avenir” (Binswanger, 1954/1970c, p. 118). La rencontre a comme but de toujours produire une ouverture. Toutes ces lignes directrices se conjuguent et conduisent à considérer la structure du Dasein comme quelque chose en changement continu et la psychothérapie serait une “tentative d’ouvrir à de tels parcours fléchis d’être-présent de nouvelles possibilités structurales” (p. 119). Ainsi, on peut comprendre que ce modèle de psychothérapie est édifié sur la reprise, par le patient, d’un chemin vers la liberté face aux possibilités d’existence.

Dans son dernier texte sur la psychothérapie “Analyse existentielle et psychothérapie (II)”, Binswanger présente la dimension phénoménologique et existentielle de ce modèle de psychothérapie. La proposition ou même la transposition de la Daseinsanalyse vers la psychothérapie repose toujours sur un mode phénoménologique consistant à “montrer la chose en question à partir d’elle-même, sans aucune construction théorique qui lui soit étrangère” (Binswanger, 1958/1971f, p. 149). La dimension existentielle d’un sujet résulte des rapports entre le Dasein et son propre être, c’est-àdire sa constitution fondamentale. Ainsi, le psychothérapeute a-t-il la tâche d’appréhender les modifications de la constitution du Dasein, de saisir l’ordre structurel de la présence et de la démarche de la présence d’un certain être humain pris dans sa singularité structurelle” (p. 149). Cette tâche implique la découverte des moments qui sont responsables de cette structure tout en respectant sa singularité.

Ce dernier texte de Binswanger sur la psychothérapie présente une certaine ambiguïté et même parfois une dimension énigmatique. Il affirme tout d’abord que la Daseinsanalyse “ne représente en soi et pour soi, ne peut ni ne veut représenter aucune technique psychothérapeutique” (Binswanger, 1958/1971f, p. 152). Le savoir acquis par la psychanalyse transposerait cette possibilité. Binswanger signale d’ailleurs, de façon très pertinente, le risque que la Daseinsanalyse devienne une technique. Cependant, ensuite, il la reconnaît comme une voie possible, voire nécessaire, pour s’approcher de l’homme dans sa totalité et dans sa condition d’ouverture et il écrit “l’analyse existentielle ne conduit pas seulement à la psychothérapie mais aussi à la compréhension propre de celle-ci” (p. 152).

La discussion sur la portée de la Daseinsanalyse comme voie psychothérapeutique est large et riche en nuances qui expliquent à la fois ce qu’elle offre comme possibilités et aussi précisent ses limites. Malgré tout, il faut reconnaître qu’il y a là une proposition d’un autre mode d’être-avec qui s’ancre dans ce que Binswanger appelle un “retour sur terre”, c’est-à-dire que tout ce qui se passe au niveau clinique, dans un langage qui lui est propre, découle obligatoirement (ou tout au moins devrait découler) de “ce que disent les malades dans leur expressions verbales ou écrites, leurs descriptions d’eux-mêmes, leurs créations poétiques, etc., ou de ce qu’ils représentent dans leurs dessins et leurs peintures” (Binswanger, 1958/1971f, p. 152). Ainsi, si la psychopathologie phénoménologique se présente-t-elle comme une voie pour comprendre des conditions de possibilités des modes d’être pathologique (Tamelini & Messas, 2017; Tatossian, 1979/2006), l’approche initiée par Binswanger, avec une psychothérapie d’inspiration phénoménologique, instaure la perspective d’un mode de soin clinique. Binswanger assume la portée psychothérapeutique de la Daseinsanalyse et ouvre un champ, un horizon qui vise vraiment à (re)possibiliser l’expérience, à (re)mobiliser l’existence du patient.

Conclusion

Revenir aux travaux de Binswanger nous permet de reconnaître toute leur fécondité et leur pertinence pour une clinique phénoménologique contemporaine. En ce qui concerne le corps, il nous fournit une réflexion sur les différentes modes “d’être corps”. Il s’agit d’une corporéité forcément ancrée dans le monde dans un mode dialectique en première et troisième personne. Cette compréhension nous invite à convoquer le corps pour la scène clinique pour mieux comprendre comment le sujet vit son corps lors d’une expérience pathologique. Lorsque la psychopathologie phénoménologique discute la corporéité, les auteurs de la phénoménologie philosophique sont normalement convoqué. Cependant, nous identifions également chez Binswanger une manière particulière de comprendre cette dimension qui fournit à la fois des mécanismes d’accès au vécu corporel et qui reste radicalement liée aux aspects du monde qui le constituent.

Si le corps révèle un mode d’être, les directions de sens offrent les pistes de son spatialité en tant que condition de possibilité. Le langage montre, au-delà de la sémantique, un champ de signification qui doit être exploré pour autant qu’il démontre les structures de l’existence. Les directions de sens sont un moyen fournit par Binswanger pour essayer de comprendre les différents modes d’être-au-monde. Au-delà du diagnostic psychopathologique, l’accent est mis sur la compréhension du mode d’existence qui s’exprime à travers le langage et le corps.

Binswanger reconnaît la potentialité de la psychothérapie pour mettre à l’abri le discours humain. Il y a une rencontre qui peut mettre le sujet devant sa condition d’ouverture soutenue par la confiance qui doit édifier ce mode d’être ensemble. Dans un moment où l’articulation entre la phénoménologie et la clinique était encore à ses débuts, il a indiqué une voie daseinsanalytique pour la construction d’un mode de soin plus centré sur l’existence et moins axé sur la pathologie.

On peut conclure que ces trois axes de discussion se croisent et dialoguent dans la mesure où ils font partie de la structure de compréhension proposé par Binswanger dans la Daseinsanalyse. À travers l›expérience et les expressions corporelles, il est possible de comprendre les directions de sens qui marquent le mouvement de l’existence pouvant être exploré et mobilisé en psychothérapie. En plus des aspects historiques et épistémologiques importants, nous avons pu identifier dans l’œuvre daseinsanalytique de Binswanger des contributions cliniques significatives pouvant enrichir la clinique phénoménologique contemporaine.

  • Este trabalho foi financiado pela Coordenação de Aperfeiçoamento de Pessoal de Nível Superior – CAPES (Processo n. 09998/14-1).

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Publication Dates

  • Publication in this collection
    13 Jan 2025
  • Date of issue
    2024

History

  • Received
    30 Aug 2023
  • Reviewed
    14 Jan 2024
  • Accepted
    15 June 2024
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